Penser la transition agricole autrement : l’entretien sans filtre avec Jean-Marc Jancovici

Publié le 23 janvier 2026 par Maeva Veysset

La transition agricole est souvent abordée sous l’angle de l’opposition : agriculture contre écologie, élevage contre climat ou productivité contre durabilité. Dans cet entretien approfondi accordé au Comptoir des Éleveurs, Jean-Marc Jancovici propose une analyse qui éclaire les vrais leviers de décarbonation de l’agriculture française, sans nier les contraintes économiques du terrain.

 

1. Pourquoi dit-on que la société aime les agriculteurs mais pas leur agriculture ?

 

Jean-Marc Jancovici ouvre l’échange par un constat frappant : la société française valorise la figure de l’agriculteur, mais rejette souvent les pratiques agricoles contemporaines. Cette contradiction nourrit une incompréhension profonde entre monde agricole, citoyens et décideurs publics.

Pourtant, l’étude menée avec The Shift Project, association d’intérêt général, montre qu’une large majorité d’agriculteurs est prête à aller plus loin sur le plan environnemental. Le frein n’est pas idéologique, il est économique. Dès lors qu’une pratique vertueuse dégrade la rentabilité, elle devient difficilement soutenable. La transition agricole ne peut donc pas reposer uniquement sur des injonctions morales.

 

 

2. En quoi l’agriculture française est-elle dépendante des énergies fossiles ?

Selon Jean-Marc Jancovici, la dépendance aux énergies fossiles constitue la vulnérabilité centrale du système agricole actuel. La productivité exceptionnelle de l’agriculture moderne repose largement sur l’énergie :

  • Mécanisation,
  • Intrants,
  • Transport.

Les tracteurs et machines agricoles ont remplacé la force humaine, mais les carburants fossiles en sont devenus le moteur indispensable. Les engrais azotés, eux, sont directement issus du gaz naturel. Une hausse du prix de l’énergie se répercute donc immédiatement sur les charges des exploitations.

À cela s’ajoute la logistique : l’agriculture mobilise une part considérable du transport routier. La spécialisation des territoires et l’éloignement entre zones de production et de consommation rendent le système très sensible aux chocs énergétiques et géopolitiques.

 

3. Quels leviers concrets permettent de réduire cette dépendance énergétique ?

 

Loin de prôner une rupture brutale, Jean-Marc Jancovici insiste sur des évolutions progressives, déjà mises en œuvre dans de nombreuses exploitations. La diversité de l’agriculture française impose des réponses adaptées aux contextes locaux.

Parmi les leviers identifiés :

  • La réduction du travail du sol,
  • L'optimisation des itinéraires techniques
  • La baisse de la consommation de carburant.

Certaines pratiques permettent à la fois de diminuer les charges, d’améliorer la résilience climatique et de réduire les émissions de gaz à effet de serre. La transition devient alors un choix rationnel autant qu’écologique.

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4. Pourquoi la polyculture-élevage est-elle un atout majeur pour la transition agricole ?

 

La polyculture-élevage occupe une place centrale dans la réflexion de Jean-Marc Jancovici. Reconnecter cultures et élevage permet de réduire les transports d’aliments pour animaux, de limiter les intrants de synthèse et de restaurer des cycles agronomiques cohérents.

©Michael Heck
Reconnecter cultures et élevage permet de restaurer des cycles agronomiques cohérents.

Les effluents d’élevage remplacent en partie les engrais azotés industriels, très dépendants du gaz. Cette complémentarité renforce l’autonomie des exploitations et leur résilience économique. Elle permet aussi de mieux répartir la valeur sur le territoire, tout en limitant l’empreinte carbone globale.

 

5. En quoi l’agriculture de conservation des sols change-t-elle la donne ?

 

L’agriculture de conservation est présentée comme un exemple de convergence entre intérêt économique et bénéfice environnemental. En limitant ou en supprimant le labour, les agriculteurs réduisent fortement leur consommation de carburant, l’un des postes énergétiques les plus coûteux.

Ces pratiques favorisent également le stockage du carbone dans les sols, améliorent leur structure et leur capacité de rétention en eau. Des sols plus vivants sont plus résistants aux sécheresses et aux aléas climatiques. Pour de nombreux agriculteurs, l’adoption de ces techniques est d’abord motivée par la réduction des charges et du temps de travail, avant même les considérations climatiques.

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6. L’élevage bovin est-il compatible avec les objectifs climatiques ?

  

Sujet sensible, l’élevage bovin est souvent résumé à ses émissions de méthane. Jean-Marc Jancovici appelle à dépasser cette approche réductrice. Les prairies permanentes, indispensables à l’élevage herbivore, constituent d’importants stocks de carbone. Les retourner pour les mettre en culture libérerait massivement ce carbone dans l’atmosphère.

© Christina&Peter
Les effluents d’élevage remplacent en partie les engrais azotés industriels.

L’élevage joue également un rôle clé dans la fertilité des sols via les apports organiques. Dans une agriculture visant plus d’autonomie et moins d’intrants de synthèse, il redevient un maillon essentiel. Les scénarios prospectifs ne prônent pas la disparition des bovins, mais une évolution raisonnée des cheptels, compatible avec les objectifs climatiques.

  

7. Quels scénarios agricoles pour la France à l’horizon 2050 ?

  

Jean-Marc Jancovici revient sur les travaux prospectifs menés par The Shift Project. Trois grands scénarios sont analysés : autonomie alimentaire nationale, indépendance énergétique, ou contribution à la sécurité alimentaire mondiale.

Chacun présente des avantages mais aussi des fragilités majeures. Aucun scénario « pur » ne permet, à lui seul, de diviser par deux les émissions agricoles tout en assurant la souveraineté alimentaire. La solution réside dans une voie de compromis, fondée sur la réduction effective des émissions, la relocalisation partielle des productions et une meilleure cohérence énergétique.

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8. Quel rôle pour le consommateur et la société dans cette transition ?

 

La transition agricole ne repose pas uniquement sur les agriculteurs. Jean-Marc Jancovici rappelle que la production alimentaire ne représente aujourd’hui qu’une part infime du revenu des ménages. Accepter de payer un peu plus cher une alimentation produite dans des conditions durables est un levier essentiel pour assurer la pérennité du système.

Il plaide également pour un protectionnisme intelligent, afin d’éviter une concurrence déloyale avec des produits importés ne respectant pas les mêmes normes environnementales et sociales.

 

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