En huit ans, la valeur des importations européennes des tracteurs chinois a été multipliée par plus de six, passant de 87,9 à 567 millions d’euros. Dans une étude publiée en septembre 2026, Agriculture Stratégies décrypte les raisons de cette évolution et les mutations qui pourraient redessiner le marché européen du machinisme agricole.

La Chine est devenue le deuxième exportateur mondial d’agroéquipement derrière l’Allemagne et devant les Etats-Unis. Déjà bien implantés sur les marchés asiatiques, africains et sud-américains, ses constructeurs cherchent désormais à renforcer leur présence en Europe, où les marques historiques conservent leur leadership. Cette ambition s'est notamment illustrée au Sommet de l'Elevage 2026 avec l'arrivée des constructeurs Lovol et Zoomlion, ce dernier présentant des gammes de tracteur totalement hybrides.
DES importations multipliées par six, mais une progression très inégale
Les données commerciales révèlent une croissance importante des tracteurs chinois sur le marché européen. Entre 2017 et 2025, la valeur des importations de tracteurs chinois dans l'Union européenne est passée de 87,9 à 567 millions d’euros, selon les données Eurostat analysées par Agriculture Stratégies. Sur la même période, les volumes importés ont progressé de 15 400 à 63 400 tonnes.
Cette évolution concerne toutefois principalement les tracteurs de petite et moyenne puissance. Le segment compris entre 50 et 102 chevaux a notamment vu la valeur de ses importations chinoises multipliée par 22 en huit ans. La progression s’est poursuivie au premier semestre 2026, avec une hausse proche de 20% par rapport à la même période de 2025.
En 2025, la Chine représentait ainsi :
- 47% de la valeur des importations extra européennes de tracteurs de 24 à 50 chevaux,
- 35% pour ceux de 50 à 120 chevaux.
Une précision importante, toutefois : ces proportions ne correspondent pas aux parts de marché des constructeurs chinois en Europe mais uniquement les machines importées de pays extérieurs à l’Union européenne, sans inclure les tracteurs produits au sein de celle-ci. Cela permet de mieux comprendre pourquoi la progression des importations chinoises ne se traduit pas encore par un bouleversement des immatriculations européennes, encore largement dominées par les constructeurs historiques, comme le montrent les données de l’AXEMA.
Au-delà de 102 chevaux, la présence chinoise reste extrêmement faible, et représente seulement 1 à 3% de la valeur des importations de tracteurs en provenance de pays hors Union européenne. Or ce segment correspond précisément au cœur du marché agricole français. Selon l’AXEMA, la puissance moyenne des tracteurs standard immatriculés en France atteignait 166 chevaux en 2025.
Autrement dit, les constructeurs chinois progressent de plus en plus sur des segments de puissance utilisés notamment en maraîchage, en viticulture, nuciculture et autres, mais restent peu présents sur les machines qui assurent les travaux principaux de nombreuses exploitations.
Pourquoi les tracteurs chinois de forte puissance ne font pas carton plein en Europe ?
Cette faible présence ne s’explique pourtant pas par une incapacité des industriels chinois à produire des tracteurs puissants. En 2024, 42,9% de la valeur des tracteurs exportés par la Chine dans le monde concernait des machines de plus de 102 chevaux. Ces modèles sont déjà commercialisés en Asie, en Amérique latine et dans plusieurs pays de l’espace post-soviétique.
Pour Agriculture Stratégies, le principal obstacle à l’implantation des constructeurs chinois réside dans l’organisation des réseaux de distribution et de maintenance européenne. L’achat d’un tracteur de forte puissance représente un investissement important pour une exploitation mais au-delà du prix, l'agriculteur doit également s'assurer de pouvoir compter sur un service après-vente fiable. Et sur ce point les grandes marques connues du grand public bénéficient d’un avantage construit au fil des décennies.
Dans un avis publié le 18 décembre 2025, l’Autorité de la concurrence relevait que quatre groupes, AGCO, John Deere, CNH et CLAAS, concentrent près de 90% du marché français des tracteurs. Cette concentration s’accompagne de réseaux de concessionnaires fortement structurés, généralement organisés autour d’exclusivité territoriales.
Ainsi la difficulté pour les constructeurs chinois n'est pas uniquement de convaincre un agriculteur d’acheter leur tracteur mais bien de garantir l’entretien et la réparation dans de bonnes conditions, alors que l’achat de ce matériel représente pour l’agriculteur un investissement de long terme.
Les stratégies des constructeurs Lovol et Zoomlion, révélatrices des ambitions chinoises
Pour faire face à ces problèmes et plutôt que de se limiter à l’exportation de machines, de nombreux constructeurs chinois cherchent alors à développer des réseaux de commerciaux et techniques directement implantés en Europe.
Zoomlion par exemple, en 2020 a pris le contrôle par l’intermédiaire d’une holding germano-chinoise, de Rabe Agrartechnik, un constructeur allemand spécialisé dans les outils de travail du sol. Fondée en 1889, cette entreprise dispose d’une implantation industrielle, d’un réseau de revendeurs et d’une connaissance de marché européen. Une acquisition stratégique pour Zoomlion qui lui permet de s’appuyer sur des relations commerciales existantes.
Et depuis 2025, le groupe structure également une organisation commerciale couvrant plusieurs pays européens, dont :
- France
- Allemagne
- Italie
- Pologne
Il développe en parallèle un dispositif logistique en Allemagne destiné à améliorer l’approvisionnement en pièces détachées.
Lovol adopte une stratégie comparable en renforçant son implantation commerciale et technique. En Pologne, huit nouveaux concessionnaires agréés ont été annoncés en juin 2025. Plusieurs provenaient d’anciens réseaux de marques déjà présentes sur le marché notamment Ursus, Zetor et Belarus. En France, Lovol a repris directement la gestion de sa distribution en 2024, après plusieurs années de commercialisation par Eurotek Distribution.
Et leur présence au Sommet de l’Elevage 2026 va en ce sens, même si l’exposition de nouveaux modèles ne préjuge pas encore de leur diffusion commerciale à grande échelle.
Un marché européen fragilisé qui pourrait redistribuer les cartes
L’arrivée de nouveaux constructeurs se fait dans un contexte économique difficile pour le machinisme agricole européen. Selon le rapport économique 2026 de l’AXEMA, le marché français des agroéquipements a reculé de 9% en 2025 par rapport à 2024 et de 22% par rapport à son niveau de 2023.
Le fonctionnement des réseaux de distribution repose sur un équilibre économique, où les ventes de matériels neufs ne constituent qu’une partie de l’activité, complétée par l’entretien, les réparations, les pièces détachées et enfin le marché de l’occasion. Lorsque les ventes ralentissent durablement, certains distributeurs peuvent être amenés à revoir leur stratégie, à rechercher de nouveaux débouchés ou à diversifier les marques qu'ils proposent. Pour Agriculture Stratégies, cette fragilisation pourrait devenir une opportunité pour les constructeurs chinois, particulièrement s'ils parviennent à convaincre des concessionnaires indépendants ou des distributeurs en recherche de nouvelles activités.
Cette évolution reste toutefois hypothétique. À ce stade, l'étude n'a pas identifié de concessionnaire des quatre grands groupes ayant abandonné sa franchise de tracteurs pour rejoindre un constructeur chinois.
Électrification, logiciels et réparation, des nouvelles batailles pour le machinisme ?
Au-delà des réseaux commerciaux, les évolutions technologiques pourraient également modifier les rapports de force entre constructeurs. Les tracteurs modernes intègrent désormais des équipements électroniques, des logiciels de diagnostic, des systèmes d’autoguidage et des technologies connectées qui influencent autant leur fonctionnement que leur entretien.
Mais aujourd’hui qui peut intervenir sur une machine lorsqu'une panne nécessite un diagnostic informatique ou une opération de reprogrammation ?
En Europe, le règlement 167/2013 prévoit déjà un accès non discriminatoire aux informations nécessaires à la réparation et à l'entretien des véhicules agricoles. Néanmoins, l'Autorité de la concurrence souligne que des difficultés d'accès aux documentations techniques peuvent encore limiter l'intervention des réparateurs indépendants.
Aux États-Unis par exemple, un accord conclu le 8 juillet 2026 entre les autorités de concurrence et John Deere prévoit notamment un accès élargi aux outils logiciels et aux informations nécessaires à certaines réparations pour les agriculteurs et les réparateurs indépendants. Ces évolutions pourraient progressivement réduire certains avantages des réseaux de concessionnaires historiques, sans pour autant supprimer le besoin d'un service après-vente de proximité.
Les constructeurs chinois disposent d'une expérience industrielle importante dans les batteries et les systèmes électriques, en plus d’un accès privilégié aux matières premières indispensables pour la confection de batteries (les terres rares). Si ces technologies venaient à se développer à plus grande échelle dans le machinisme agricole, elles pourraient modifier les besoins d'entretien et faire émerger de nouveaux concurrents. L'enjeu serait alors moins de proposer une machine moins chère que d'introduire des technologies susceptibles de faire évoluer les habitudes d'utilisation et de maintenance.
Où en est-on dans l'indépendance industrielle européenne ?
L'essor des industriels chinois s'appuie sur une politique industrielle de long terme, associant investissements, développement technologique, soutien public et expansion internationale. Selon une étude publiée en juin 2026 par l'OCDE, les entreprises chinoises des secteurs industriels étudiés ont bénéficié, entre 2005 et 2024, d'aides publiques en moyenne trois à huit fois supérieures à celles reçues par leurs concurrentes des pays de l'OCDE.
L'organisation estime également que les subventions ont joué un rôle majeur dans la progression des parts de marché de certaines entreprises chinoises. Ces résultats ne concernent pas uniquement les tracteurs agricoles, mais ils permettent de mieux comprendre le contexte industriel dans lequel évoluent les constructeurs chinois.
Cette situation interroge aussi la dépendance de l'Europe à certains équipements et composants. Même lorsqu'un tracteur est assemblé sur le territoire européen, une partie de ses composants électroniques, de ses batteries ou de ses matières premières peut provenir de fournisseurs extérieurs. À cela s'ajoute la dépendance aux logiciels et aux technologies numériques, devenus indispensables au fonctionnement de nombreuses machines agricoles.
La question de la souveraineté ne porte donc plus uniquement sur le lieu de fabrication des tracteurs, mais également sur la maîtrise des composants et des technologies nécessaires à leur utilisation.
Les tracteurs chinois peuvent-ils réellement conquérir l'Europe ?
À ce stade, les données ne permettent pas de parler d'une domination chinoise à court terme sur le marché européen des tracteurs agricoles. Malgré une progression rapide des importations, les constructeurs chinois restent principalement positionnés sur les faibles et moyennes puissances, tandis que les grandes marques continuent de contrôler l'essentiel du marché des tracteurs standards.
Mais plusieurs facteurs pourraient modifier cet équilibre dans les prochaines années :
- le développement de nouveaux réseaux de concessionnaires,
- les difficultés économiques du secteur européen,
- l'évolution du droit à la réparation
- l'arrivée de nouvelles technologies de motorisation.
La question n'est donc pas uniquement de savoir si les machines chinoises parviendront à concurrencer les tracteurs européens sur leurs caractéristiques techniques ou leurs tarifs, mais si les constructeurs réussiront à proposer une offre complète associant matériel, financement, maintenance, disponibilité des pièces et accompagnement des utilisateurs.
Pour les agriculteurs, cette concurrence pourrait ouvrir de nouvelles possibilités de choix. Mais elle renforcera aussi l'importance de critères qui dépassent largement le prix affiché sur un devis.


