Dire d’emblée que l’Intelligence Artificielle va transformer d’un coup les bergeries en usines autonomes n’est pas fondé. En élevage ovin, la révolution avec l’IA est bien plus longue que dans les autres filières. Dans le podcast Un Foin c’est tout, Adrien Lebreton et Rémy Lecomte mettent au centre de la discussion l’évolution de l'élevage ovin et l'arrivée de nouvelles technologies en aide aux bergers.
L’économie de la filière, principal frein à l’arrivée de l’IA
“500 brebis ne s’équipent pas comme 60 vaches“
La première barrière à la numérisation de la filière ovin-viande n'est pas technologique, mais structurelle. Jusqu'ici, le modèle du numérique en élevage reposait sur l'objet connecté individuel. Or, ce qui est viable pour un troupeau de 60 vaches laitières devient une aberration économique pour 500 brebis.
Comme le résume Adrien Lebreton, chargé d'étude à l'Institut de l'Élevage :
"Si on devait mettre un podomètre sur chaque brebis comme on le fait sur toutes les vaches pour détecter les chaleurs, le modèle économique ne serait pas trouvable aujourd'hui."
Au-delà du nombre, c'est l'absence de "Holstein-isation" qui freine les investisseurs. Contrairement à la vache laitière Prim'Holstein, qui est biologiquement et techniquement la même aux États-Unis, en France ou en Israël, les systèmes ovins sont d'une variabilité extrême. Cette fragmentation du marché effraie les développeurs de solutions technologiques, qui préfèrent se tourner vers des secteurs à plus haute valeur ajoutée, comme l'industrie laitière.
Etats des lieux de la filière
La filière ovine française possède une structure particulière :
- Elle compte 3,4 millions de brebis allaitantes dans 24 800 exploitations.
- Elle compte aussi 1,4 million de brebis laitières dans 4 300 exploitations.
- 76 % des élevages allaitants ont moins de 50 brebis.
- 12 % seulement dépassent 150 brebis, mais représentent 71 % du cheptel.
Cette double réalité pèse lourd sur l’innovation. Une solution pensée “par tête” devient vite difficile à faire passer à l’échelle. Plus le troupeau grossit, plus le coût total explose. Plus le coût total grimpe, plus l’adoption ralentit.
Pourquoi ce frein économique est un sujet stratégique ?
Sur le long terme, la production ovine française enregistre un net recul : depuis 2003, elle a diminué d’environ un quart, traduisant une contraction durable de l’offre nationale, même si la France continue de se distinguer comme un acteur majeur du secteur, puisqu’elle demeure le deuxième producteur européen de viande ovine, tout en étant à la fois le premier importateur et le premier consommateur au sein de l’Union européenne.
Ce déséquilibre structurel entre offre et demande illustre clairement que le pays consomme bien davantage qu’il ne produit : en 2024, la filière française a ainsi généré 68 200 tonnes équivalent carcasse, tandis que les importations se sont élevées à 86 600 tonnes équivalent carcasse, portant le taux d’auto-approvisionnement à un niveau toujours limité.
C’est justement parce que la filière est sous tension que les outils capables de faire gagner du temps, de sécuriser le suivi et de rendre le métier plus vivable deviennent stratégiques.
Le pivot technologique
Face à l'impossibilité d'équiper chaque animal, la technologie opère un pivot stratégique : on délaisse le capteur individuel (IoT) pour la vision globale assistée par l'IA. C'est ici que l'imagerie et les drones entrent en scène. L'idée est d'extraire de la donnée non plus d'un boîtier électronique, mais d'une image globale du troupeau par échantillonnage.
Pour progresser, la filière n'hésite pas à s'inspirer de ses voisins ou à importer des solutions étrangères. On adapte ainsi du matériel de contention et de gestion issu des grands troupeaux néo-zélandais.
“Si les gens du porc y arrivent... ils ne sont pas plus malins que nous, on devrait y arriver également”, exprime Adrien Lebreton.
Si la localisation GPS des troupeaux est aujourd'hui opérationnelle, le comptage automatique par IA reste le "chaînon manquant". Bien que les recherches soient prometteuses, aucune solution de comptage automatisé n'est actuellement viable et disponible sur le marché.
Focus sur le comptage automatique
Dans le cadre du projet européen ICAERUS présenté par l’Idele, le prototype de détection automatique des ovins via drone a atteint une précision de 93% et une sensibilité de 76% lors de démonstrations terrain comme celle de la JPO Pradel 2024 ou du CIIRPO en avril 2025, prouvant une viabilité immédiate en pâturages ouverts (taux de détection >85%) tout en nécessitant des optimisations pour les zones boisées avant un déploiement industriel sans supervision humaine.
L’objectif prioritaire est désormais un comptage précis à ±5% via IA embarquée sur smartphone ou drone autonome (modèles YOLOv8, Bytrack, Supervision open-source), car la technologie avec ces 10+ datasets annotés publics et 50 000+ images partagées manque encore de robustesse à l’échelle (tests sur 1 000+ ha validés, mais pas au-delà).
Ces avancées, issues de fermes pilotes comme Carmejane et Ferm’Inov, marquent le passage concret du laboratoire au terrain, avec un premier produit commercial attendu d’ici fin 2026 malgré les contraintes réglementaires drones (EASA) et les coûts initiaux (2 000-5 000 €/unité).
L’adoption dans les fermes
L’adoption repose surtout sur trois critères :
- L’outil doit être utile.
- L’outil doit être simple.
- L’outil doit être adapté au terrain.
Un système qui marche sur une vidéo de démonstration, mais pas sous la pluie, dans une pente, avec un réseau faible,... À l’inverse, une solution modeste mais fiable peut trouver sa place très vite.
Le numérique est déjà entré dans les élevages
Selon l’enquête Sm@rt Elevage, 82 % des élevages ovins viande disposent déjà d’au moins un outil numérique. Les bénéfices cités portent sur la gestion du temps, la flexibilité du travail et la réduction de la pénibilité.
Les attentes sont alors très concrètes. Elles concernent le temps, la charge mentale et la qualité de surveillance.
- Retrouver plus vite les animaux et les lots dispersés.
- Compter sans erreur ni perte de temps.
- Surveiller un troupeau sans multiplier les déplacements.
- Etre alerté sur un agnelage ou un comportement anormal.
- Repérer plus tôt une boiterie ou un souci sanitaire.
- Alléger la pression liée à la prédation et au pâturage.
“En 2050, l’éleveur restera au centre du système”
L’enjeu du numérique dans l’élevage ovin, ce n’est pas de changer de public, mais de permettre aux éleveurs déjà installés de tenir dans la durée, malgré la pénibilité et les astreintes quotidiennes.
Rémi Lecomte rappelle: "Ces technologies servent à réduire la pénibilité, à réduire l’astreinte"
Deux freins majeurs à l’installation et au maintien dans le métier, et que ces technologies contribuent ainsi à moderniser l’image d’un élevage ovin souvent perçu comme "un peu vieillotte" par rapport au bovin laitier.
Pour ces éleveurs qui cumulent parfois plusieurs années de fortes contraintes de travail, les outils de localisation des animaux, de suivi de troupeau ou d’organisation du travail apportent des réponses très concrètes : ils permettent de mieux gérer le temps, de limiter certains déplacements et de rendre la vie professionnelle plus compatible avec une vie de famille. Dans ce contexte, le numérique devient un levier de fidélisation des éleveurs en place, en offrant des marges de manœuvre sur l’organisation du travail sans remettre en cause la centralité du troupeau et du territoire. Encore faut-il que ces outils répondent à des besoins clairement identifiés et ne soient pas imposés de manière descendante.
L’exemple de la médaille électronique sur les brebis, "imposée aux éleveurs sans expliquer l’utilité" et "très fortement rejetée" , illustre qu’un équipement numérique non justifié, perçu comme un coût ou une contrainte supplémentaire, peut braquer la filière. À l’inverse, lorsque l’utilité est démontrée par exemple pour un suivi sanitaire ou un gain de temps réel, les mêmes éleveurs se disent prêts à investir, y compris dans des dispositifs plus avancés comme la médaille ultra haute fréquence.
Vers un pastoralisme augmenté ?
À l’horizon 2050, l’élevage ovin ne se projette pas comme un système totalement automatisé, mais comme un élevage où le numérique côtoie d’autres pratiques sans s’y substituer.
Rémi Lecomte insiste : “Le numérique n’est pas une fin en soi. En 2050 ce ne sera pas un élevage connecté, ce sera un élevage avec des boîtes à outils”.
Tant que "l’éleveur reste maître de sa ferme" et conserve un lien direct avec ses animaux, le numérique peut devenir une extension utile de son savoir-faire, un moyen de sécuriser des exploitations souvent situées "dans des zones un peu délaissées par d’autres productions", et de maintenir un pastoralisme vivant, adapté mais fidèle à son identité.



