Pâturage tournant : la révolution brésilienne inspirée d’André Voisin

Publié le 6 mai 2026 par Maëva Veysset

Dans cet épisode de Un Foin c’est Tout, Humberto Sorio, ingénieur agronome brésilien, met en avant le pâturage tournant, une méthode héritée des travaux du français André Voisin. À partir d’un principe simple: diviser les parcelles et faire tourner les troupeaux. Déployé sur plus de 13 millions d’hectares en Amérique latine, ce système s’impose comme une véritable révolution douce, capable de réduire les coûts d’alimentation tout en maintenant ou en augmentant la productivité des exploitations.

 

Origines et principes du pâturage tournant

 

André Voisin, agronome normand, a posé les bases du pâturage tournant dans son ouvrage majeur. La productivité de l’herbe publié en 1957. Il y démontre que l’herbe, loin d’être une ressource statique, suit des cycles de croissance optimaux : une phase végétative explosive jusqu’à 21-28 jours, suivie d’un déclin rapide si elle est surpâturée.

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Le principe ? Diviser les prairies en 8 à 12 paddocks, limiter le séjour des animaux à 1-3 jours par parcelle, et respecter 21-30 jours de repos pour une repousse maximale.

Résultat : une biomasse doublée, des sols enrichis par les déjections (équivalent de 20-30 tonnes d’engrais azoté par hectare/an), et une herbe toujours jeune, riche en protéines.

“Voisin a compris que l’herbe n’est pas un stock, mais un flux renouvelable. Au Brésil, nous avons adapté cette science à nos vastes fazendas tropicales” . Humberto Sorio, rappelle dans le podcast

Cette approche rationnelle évite le surpâturage, responsable de 70% de la dégradation des prairies mondiales et restaure la biodiversité végétale.

 

Succès en Amérique latine

 

Au Brésil, pionnier de l’intensification durable, le pâturage tournant s’étend sur 13 à 15 millions d’hectares, soit 10% des pâturages bovins nationaux. Depuis les années 1990, la productivité animale a bondi de 172% : de 0,7 à 2,3 têtes par hectare en moyenne, malgré une réduction des surfaces pâturées de 16% (161 millions d’hectares en 2023). Dans le Mato Grosso, des fazendas comme celle de la famille Junqueira produisent 500 kg de viande par hectare/an, contre 100 kg en pâturage continu traditionnel.

“Sur 1 000 hectares, un éleveur passe de 1 000 à 3 000 bovins en charge, avec un gain quotidien de 1 kg/tête. Et les coûts d’investissement ? Amortissables en 3 ans grâce aux économies fourragères”. Sorio détaille ces succès.

L’intégration agriculture-élevage-foresterie (IAEF), pratiquée sur 20 millions d’hectares, complète le système : soja ou maïs entre les paddocks arborés, recyclage des effluents, zéro déforestation nette.

 

Avantages économiques et environnementaux

 

L’herbe pâturée coûte 12-20 €/tonne de matière sèche (MS), contre 100-120 € pour un ensilage ou 200 € pour du concentré importé. En élevage laitier français, l’alimentation représente 67% des charges : prolonger le pâturage de 10 jours sur 100 vaches génère 1 230 € d’économies ; sur un an, c’est 15 000 €. Au Brésil, les éleveurs économisent 40-60% sur les intrants, atteignant des taux de chargement de 5-10 UGB/ha en zone tropicale.

"L’herbe est l’aliment le moins cher” pointe Sorio.

Avec une bonne rotation, elle produit 10-15 t MS/ha/an, contre 5-7 t en continu. Des études brésiliennes chiffrent un ROI de 25-35% annuel pour les conversions.

 

Bienfaits environnementaux et résilience climatique

 

Outre la rentabilité, le système excelle en durabilité. Les rotations séquestrent 2-4 t de CO₂/ha/an via la reconstitution des sols (jusqu’à +5 cm d’humus en 10 ans), réduisant les émissions méthaniques de 20% par kg de viande grâce à une meilleure digestibilité de l’herbe jeune.

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Au Brésil, il freine la déforestation amazonienne : 80% des nouveaux pâturages durables adoptent le modèle Voisin.

Sorio insiste sur la résilience : “En période de sécheresse, les prairies tournantes captent 30% d’eau en plus et repoussent 15 jours plus tôt. C’est une assurance climatique pour l’élevage mondial”.

 

Perspectives pour l’Europe

En Europe, où le pâturage tournant reste sous-exploité malgré son potentiel, des éleveurs comme Benoît Vergely ont augmenté leur cheptel de 30% (de 260 à 360 brebis) sur la même surface grâce à cette technique.

Humberto Sorio appelle à son adoption plus large : “Un modèle encore trop peu développé en Europe, mais qui pourrait bien représenter l’avenir de l’élevage durable”.

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