43% des agriculteurs gagnent moins qu’un Smic

Publié le 29 avril 2026 par Maëva Veysset

À l’occasion d’une présentation à l’Assemblée nationale le 28 avril, Max Havelaar a dévoilé les premiers résultats de son Observatoire de la rémunération agricole équitable. Cette étude chiffrée met en exergue une réalité désormais connue de tous : près de la moitié des agriculteurs français vit avec un niveau de revenu qui ne garantit même pas le salaire minimum.

Sur la base du Réseau d’information comptable agricole (RICA) pour la période 2015‑2024, 43% des exploitants agricoles dégagent un résultat courant avant impôt (RCAI) inférieur au Smic, soit 1 443 € nets par mois, chiffre au 1er janvier 2026. Une donnée qui révèle une précarité structurelle, loin d’un simple « creux conjoncturel », et qui interroge l’ensemble de la chaîne alimentaire et des politiques publiques.

 

Une précarité calculée sur dix années.

L’étude, basée sur 7 000 exploitations suivies par le RICA, montre que le problème n’est pas seulement lié à quelques années difficiles. En moyenne sur la période 2015‑2024, un peu plus de 40% des agriculteurs gagnent moins qu’un Smic via leur activité agricole, une part qui s’élève à environ 174 000 personnes chaque année. Pour que l’ensemble des exploitants puissent atteindre le niveau du Smic, il manquerait en moyenne 3,3 milliards d’euros par an, un déficit qui atteint 4,7 milliards d’euros en 2023 et 2024, selon Max Havelaar.

Autre signe inquiétant : 14% des exploitations, en moyenne sur les années analysées, enregistrent un résultat négatif. Ces exploitations "produisent à perte", au moins sur le papier, ce qui rend la tenue de l’activité fortement dépendante d’apports extérieurs : aides, salaires secondaires, patrimoine, retraites anticipées ou cumuls familiaux. Pour les auteurs de l’étude, ces chiffres traduisent une véritable trappe à pauvreté : environ 56% des agriculteurs qui étaient sous le Smic en 2015 sont restés en dessous pendant six à dix années suivantes.

 

Filières et territoires inégaux devant le revenu

L’analyse révèle qu'aucune filière ni aucune région n’est épargnée, mais que les écarts sont importants. Deux secteurs se distinguent toutefois par une relative résilience :

  • la viticulture (38% des exploitants sous le Smic)
  • les grandes cultures industrielles (43%).

Notamment pommes de terre et betteraves, avec 34% d’exploitations concernées. Ces filières, souvent plus capitalisées, bénéficient de dispositifs d’accompagnement, de filières organisées ou de marchés différenciés, ce qui les protège partiellement.

Au niveau géographique, la précarité ressort plus fortement dans une grande partie du sud de la France.

  • En Occitanie, 57% des agriculteurs vivent avec un revenu inférieur au Smic.
  • Nouvelle‑Aquitaine et en Corse, la part atteint 51%.
  • En Auvergne‑Rhône‑Alpes, elle s’élève à 47%.

À l’inverse, la Bretagne se distingue par le taux le plus bas, avec 31% des revenus agricoles sous le Smic, ce qui ne la rend pas moins concernée, mais relativement moins exposée que d’autres territoires.

 

4,7 milliards d’euros manquants

Chiffre particulièrement parlant, l’agriculture française reçoit chaque année un peu moins de 9 milliards d’euros d’aides européennes (Pac, 1er et 2e pilier confondus). L’Observatoire estime qu’il manque, à elles seules, 4,7 milliards d’euros par an pour ramener tous les exploitants au niveau du Smic. En clair, un écart annuel qui représente plus de la moitié du montant total des aides Pac versées aux exploitations.

Cette confrontation fait ressortir une question de fond : la politique agricole commune, tout en s’appuyant sur des mécanismes compliqués, ne parvient pas à garantir un revenu de base minimal pour près de la moitié des agriculteurs. Le modèle actuel, fondé sur des paiements redistribués mais souvent déconnectés du niveau de vie, laisse la porte ouverte à une précarisation de fond de certaines exploitations, notamment les plus petites, les plus diversifiées ou les plus marquées par la transition écologique.

Pour l’organisation, ces chiffres doivent nourrir les débats sur la loi de transition alimentaire, la réforme de la Pac, les contrats d’achat et les prix de cession, mais aussi sur la manière dont la société perçoit le travail agricole.

La conclusion interroge aussi les consommateurs :

“Pouvons‑nous continuer à accepter une agriculture où près de la moitié des producteurs ne gagnent pas le Smic, tout en exigeant une transition écologique, sociale et climatique ? “

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