Agriculture au Nigéria: pourquoi le pays peine-t-il à nourrir sa population ?

Publié le 27 octobre 2026 par Maëva Veysset

Premier producteur mondial de manioc et grande puissance agricole d’Afrique de l’Ouest, le Nigéria peine pourtant à assurer la sécurité alimentaire de sa population. Selon la FAO, 36,3 millions de personnes étaient exposées à une insécurité alimentaire aiguë durant l’été 2026. En cause : plusieurs décennies de dépendance pétrolière et de sous-investissement agricole, auxquelles s’ajoutent des tensions croissantes sur les terres et les ressources, et une insécurité chronique dans le nord du pays.

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Paysage du Nigéria

Avec plus de 210 millions d’habitants en 2022, le Nigéria est le pays le plus peuplé d’Afrique. Son territoire de plus de 900 000 km², soit près de trois fois la superficie de l’Italie (301 263 km²), abrite des systèmes agricoles diversifiés. Malgré cette diversité, une partie de l’alimentation de la population dépend des importations et reste donc difficile d’accès. Dans une analyse publiée dans Le Déméter 2023, les chercheurs Matthieu Brun et Jérémy Denieulle retracent les origines de cette situation agricole critique. 

L’AGRICULTURE : TALON D’ACHILLE OU ATOUT D’AVENIR DU NIGERIA ?
Brun et Denieulle - 2023 - L’agriculture  talon d’Achille ou atout d’avenir du Nigéria

Le Nigéria : une puissance agricole 

Le pays figure parmi les premiers producteurs mondiaux de manioc, d’igname, de taro et de niébé, très consommée en Afrique de l’Ouest. Selon les données récoltées dans l’analyse de Brun et Denieulle, le Nigéria représentait environ 20% de la production mondiale de manioc et les trois quarts du PIB (produit intérieur brut) agricole de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).  À côté de ces cultures, l’élevage et la pêche occupent une place importante notamment dans l’économie rurale. D’après la Banque mondiale, l’agriculture, la sylviculture et la pêche représentaient 23 % du PIB nigérian en 2025. 

Seulement, le poids économique d’un secteur ne garantit pas la satisfaction de la demande alimentaire du pays. Et la croissance démographique du Nigéria progresse rapidement contrairement à la production agricole qui, depuis les années 1960-70, peine à suivre le rythme. En 2022 le pays dépassait 210 millions d’habitants, et les projections démographiques reprises dans Le Déméter 2023 évoquaient 400 millions d'habitants à l’horizon 2050. Alors que la population urbaine du pays est passée de 6,4 millions de personnes en 1961, elle est aujourd’hui estimée à plus de 150 millions d’habitants. La déconnexion progressive entre les villes et les espaces ruraux productifs a engagé le pays dans la voie des importations alimentaires depuis les années 1960, au moment même où celui-ci développe son industrie pétrolière.

En 2026, plus de 36 millions de personnes confrontées à une crise alimentaire 

Dans son bulletin du 16 septembre 2026, la FAO estime que 36,3 millions de personnes, soit 17 % de la population analysée, étaient confrontées à une insécurité alimentaire aiguë de niveau crise ou supérieur pendant la période de soudure de juin à août. 

La période de soudure correspond aux semaines précédant les nouvelles récoltes, lorsque les réserves alimentaires diminuent et que les ménages peuvent rencontrer davantage de difficultés pour s’approvisionner.  À titre de comparaison, 30,6 millions de personnes étaient estimées dans une situation similaire durant la même période un an auparavant.

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30,6 millions de personnes étaient estimées dans une situation de précarité

La classification utilisée par la FAO, appelée Cadre harmonisé, mesure la gravité des difficultés alimentaires : 

  • Le niveau “crise” indique que les ménages rencontrent de grandes difficultés à couvrir leurs besoins alimentaires sans recourir à des stratégies de survie ;

  • Le niveau “urgence” quant à lui correspond à une pénurie alimentaire grave. Les populations sont confrontées à des niveaux très élevés de malnutrition et à un risque accru de mortalité. En 2026, au Nigeria, environ 2,1 millions de personnes sont concernées 

  • Enfin le niveau “catastrophe”, le degré le plus grave de cette classification, renvoie à des privations de nourriture, à de la malnutrition critique ou encore à de la mortalité. En 2026, au Nigéria, la FAO estime que 10 300 personnes étaient dans cette situation d’urgence absolue.. 

L’arrivé des marchés pétrolier et le début d’une décroissance agricole

Avant 1960, le Nigéria exportait notamment des arachides, de l’huile de palme, du caoutchouc. Le point de bascule a été son indépendance du Royaume-Uni le 1er octobre 1960, puis l’essor de l’industrie pétrolière. Entre 1965 et 1973, la production de pétrole est passée d’environ 274 000 à 2 millions de barils par jour. 

Au début des années 1970, la hausse des cours mondiaux procure à l'État des recettes considérables qui soutiennent l’industrialisation et le développement des grandes villes du pays. Les emplois urbains deviennent de plus en plus attractifs, alimentant un exode rural qui touche directement les capacités productives des régions agricoles du pays. 

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L'arrivé des marchés pétrolier et le début d'une décroissance économique

Les conséquences sur les régimes alimentaires, principalement des urbains, sont extrêmement rapides.es ménages urbains adoptent de nouvelles habitudes alimentaires, par exemple la consommation de pain fabriqué à partir de blé. Les chiffres de la FAO repris dans Le Déméter 2023 montrent que les importations de céréales passent de 230 000 tonnes en 1969 à 1,6 million de tonnes en 1979, soit en dix ans près de sept fois plus. 

Pourquoi l’agriculture peine-t-elle à produire davantage ? 

Le développement de l’agriculture nigériane se heurte à des difficultés structurelles, souvent plus visibles dans les petites exploitations familiales. 

Le problème de la mécanisation 

Selon les données citées par Brun et Denieulle, un ménage agricole nigérian cultivait en moyenne 1,8 ha, avec très peu voire pas de mécanisation, l’achat d'un tracteur ou d’un équipement de récolte représentant un investissement important et inaccessible sans crédit, lequel est très difficile d’accès.

Cette faible mécanisation limite ainsi les capacités d’intervention, notamment dans la préparation des sols. À ces contraintes s'ajoutent le coût prohibitif des intrants, et parfois leur accessibilité même.. 

L’accès à l’eau, l’obstacle majeur 

Une grande partie de l’agriculture nigériane dépend directement des précipitations. L’agriculteur doit donc en permanence composer avec les aléas météorologiques. 

Le potentiel national d'irrigation était estimé, dans les données historiques reprises par les auteurs, entre 2 et 2,5 millions d'hectares. Pourtant, les superficies effectivement irriguées sont évaluées à seulement 220 000 hectares. Le coût élevé des infrastructures hydrauliques peine à faire évoluer l'irrigation dans le pays, qui se heurte à d’autres limites structurelles (insécurité chronique dans les zones à haut potentiel d’irrigation, pauvreté des populations rurales, capacités d’investissement public limitées, etc.)

Dernière difficulté : la vente. 

Le manque de routes, d’entrepôts, d’équipements de conservation ou encore d’installations de transformation constitue aussi des freins à l’augmentation de la production agricole.

Conséquences : les denrées périssables sont particulièrement exposées. Les auteurs citent ainsi un rapport de la Direction générale du Trésor faisant état de pertes après récolte supérieures à 50 % pour la tomate, selon les situations étudiées. Un tel niveau de pertes signifie qu’une augmentation de la production se heurterait, à court terme, à des réseaux logistiques inefficaces. Il est aujourd’hui difficile, pour un agriculteur nigérian, de trouver les bons canaux de vente pour sa récolte, situation empirée par la déconnexion entre espaces ruraux et urbains.. 

Des tensions croissantes autour de l’eau et des terres 

La question alimentaire rejoint directement la question des ressources naturelles exploitées. Dans le nord du Nigéria, les activités pastorales reposent en partie sur la mobilité des troupeaux. Or plusieurs évolutions compliquent ces déplacements :irrégularités des précipitations, pression démographique, extension des surfaces cultivées et difficultés sécuritaires. Ces pressions poussent des éleveurs itinérants vers le sud du pays, plutôt peuplé par des agriculteurs sédentaires, alimentant un cycle de violence dans la middle belt nigériane.

L’insécurité 

Dans le Nord-Est du pays, la violence des groupes armés, notamment Boko Haram ou l’Etat islamique, aggravent les difficultés. Pour les populations locales, cela signifie pillages récurrents, kidnappings motivés par des demandes de rançons, vols de bétail, déplacements forcés, etc. D’autant que les groupes armés utilisent le mal-être des populations rurales pour faciliter leur recrutement.

Selon la FAO, dans une communication du 6 juillet 2026, environ 6,4 millions de personnes étaient exposées à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire dans les États de Borno, Adamawa et Yobe, dont plus de 1,1 million en situation d'urgence alimentaire causé notamment par les groupes armées. 

Ainsi les violences perturbent la production et l’activité économique, ce qui accentue les difficultés des populations déjà fragilisées et les plonge dans un conflict trap, un cercle vicieux où la violence s’entretient elle-même, vu l’absence de réponses de l’État sur ses causes structurelles, foncièrement politiques et liées au mal-développement des régions agricoles du pays.

le Nigéria peut-il réduire sa dépendance alimentaire ? 

Malgré l'ensemble de ces difficultés, l'agriculture représente encore 22% du PIB, du Nigéria, et reste l’un des secteurs les plus solides de l'économie du pays.  En 2016, lors d’une crise pétrolière qui entraîne une récession nationale de 1,6%, le secteur agricole progresse de plus de 4% tandis que l’activité pétrolière recule de près de 14%, d’après les chiffres repris dans Le Déméter 2023.

Des investissements publics encore insuffisants 

Le frein majeur à la croissance agricole reste le manque d'investissement de la part de l'État dans ce secteur. En 2003, les Etats africain se sont engagés, dans le cadre de la Déclaration de Maputo, à consacrer au moins de 10% de leur budget national à l’agriculture et au développement rural. 

Néanmoins, le budget national alloué au secteur primaire en 2021 était à moins de 2%. Ce sous investissement, contraire à la déclaration signée par le pays en 2003, limite fortement le développement bénéfique à la croissance agricole ( création de routes, de réseaux d'irrigations, d’entrepôt de stockage,..) 

Les pistes de développement pour aider cette croissance 

Plusieurs leviers d'amélioration pourraient permettre au pays d’avancer des solutions concrètes sur les problèmes agricoles. La mécanisation fait partie de l’un d’eux. Favoriser les achats collectifs, ou la location comme Hello tracteur permettrait de répondre aux problèmes mécaniques. 

Hello Tractor est une entreprise citée dans l'étude de 2023, qui met en relation propriétaires de matériel et agriculteurs recherchant une prestation mécanisée. D'autres initiatives numériques, comme AFEX, AgroMall ou Crop2Cash, cherchent à faciliter l'accès aux marchés, aux informations agricoles et aux services financiers. Leur développement reste néanmoins dépendant de la qualité des infrastructures et de leur accessibilité aux producteurs.

Le pays cherche également à renforcer sa production d'engrais, notamment grâce à ses ressources gazières et à des investissements industriels. L'étude évoque les projets portés par les groupes Dangote et OCP, ainsi que les coopérations engagées avec le Brésil pour moderniser certaines filières.

Le Nigeria ne manque ni de producteurs, ni de terres, sa difficulté tient à la capacité de transformer ce potentiel en un système alimentaire durable répondant aux besoins de la population. Une question demeure : dans un pays où le pétrole à longtemps concentré les investissements, l’agriculture pourra-t-elle enfin bénéficier des moyens nécessaires pour devenir l’un des moteurs de son développement ? 

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