L’ESSENTIEL
Dans Bienvenue en 2055, la géographe Magali Reghezza-Zitt imagine une France ayant atteint la neutralité carbone. Pour raconter cette transition, elle se place directement en 2055 et décrit, au présent, la façon dont nos modes de vie auraient évolué en trente ans. Pour l’agriculture, le scénario est celui d’une transformation profonde, mais pas d’une disparition de l’élevage ou de la production agricole. Moins de viande mais de meilleure qualité, retour de systèmes herbagers, agroécologie, réduction des intrants, outils numériques, mutualisation du matériel, adaptation au changement climatique et meilleure rémunération des agriculteurs : l’autrice dessine une agriculture profondément différente de celle des années 2020.On a lu Bienvenue en 2055, de Magali Reghezza-Zitt, et voici les projections que nous dévoile la scientifique sur le monde agricole.

Quelques projections à retenir : • les émissions de l’agriculture et de la foresterie auraient été divisées par deux ; • la moitié des surfaces agricoles françaises seraient conduites en bio ou en agroécologie ; • les rendements auraient diminué de 20 à 25 % ; • l’élevage serait moins intensif et davantage basé sur l’herbe et les races rustiques ; • la technologie resterait omniprésente, mais mise au service de la transformation des systèmes ; • les agriculteurs seraient plus nombreux et vivraient mieux de leur métier.
Un livre qui raconte 2055… comme si nous y étions déjà
Le principe de Bienvenue en 2055 est simple, mais plutôt original. Magali Reghezza-Zitt écrit depuis 2055, au présent, et observe la société de cette époque tout en la comparant avec nos modes de vie des années 2020. Son point de départ est celui d’un futur dans lequel la neutralité carbone a été atteinte. Le réchauffement climatique n’a pas été stoppé, mais son aggravation a pu être contenue. L’autrice raconte alors comment la société aurait réussi cette transformation et, surtout, comment nous vivrions une fois cette transition accomplie.
Transport, énergie, alimentation, travail, logement, aménagement du territoire… pratiquement aucun secteur n’échappe à l’exercice. La rédaction du Comptoir des éleveurs a choisi de s’attarder sur les projections qui concernent directement l’agriculture et l’élevage.
Nous mangeons toujours de la viande… mais différemment
Premier enseignement : dans le scénario imaginé par Magali Reghezza-Zitt, la viande n’a pas disparu de nos assiettes. Les Français de 2055 ne sont devenus ni végétariens, ni végétaliens. La consommation a néanmoins nettement diminué, notamment pour la viande rouge et le poisson. Elle serait revenue à un niveau proche de celui observé en France au début des Trente Glorieuses. Mais cette réduction quantitative s’accompagnerait d’une montée en gamme : moins de produits carnés industriels et davantage de morceaux identifiés et de qualité.
En 2055, nous ne sommes pas devenus végétariens et encore moins végétaliens.
Bavette, araignée, entrecôte ou faux-filet retrouveraient ainsi une place plus importante dans les achats. Une évolution qui traduit surtout un changement de rapport à la viande : en consommer moins souvent, mais rechercher davantage la qualité, l’origine et le goût.
L’élevage retrouve une fonction agricole… et environnementale
Dans cette agriculture de 2055, l’élevage ne conserve pas uniquement une vocation alimentaire. La laine issue des ovins retrouve par exemple différents usages dans le textile, l’isolation ou encore le paillage. Mais c’est surtout la conduite des troupeaux qui évolue. Les exploitations d’élevage seraient moins intensives, plus autonomes et davantage intégrées à leur environnement. Dans les territoires de montagne, certaines fermes se seraient même réimplantées afin de mieux faire face aux sécheresses et aux fortes chaleurs estivales. Le chargement en bovins par hectare serait limité.

Les périodes de vêlage seraient davantage synchronisées avec la pousse de l’herbe et les éleveurs privilégieraient des races rustiques ou particulièrement adaptées aux régimes herbagers. Cette évolution aurait également permis de réduire le recours aux aliments importés, notamment au soja, ainsi que l’utilisation d’intrants pour produire l’alimentation animale.
En stimulant la croissance de l’herbe, les ruminants participent au stockage de carbone dans les sols des prairies.
La prairie et le pâturage retrouvent ainsi une place centrale dans le modèle décrit par l’autrice, aussi bien pour l’autonomie alimentaire des exploitations que pour leurs services environnementaux.
Des émissions agricoles divisées par deux
Autre projection majeure du livre : en 2055, les émissions issues de l’agriculture et de la foresterie auraient été réduites de moitié. La moitié de la surface agricole française serait alors cultivée selon des principes agroécologiques ou en agriculture biologique. Pesticides, herbicides et fongicides seraient beaucoup moins utilisés.
Cette transformation aurait néanmoins une conséquence directe sur la production : les rendements auraient diminué de 20 à 25 %. Une baisse que l’autrice attribue à plusieurs facteurs difficiles à dissocier : évolution des pratiques agricoles, changement climatique ou encore érosion de la biodiversité. Pour maintenir la production alimentaire, une partie des terres auparavant consacrées à l’alimentation animale aurait été réorientée vers l’alimentation humaine.
Les aides ont aussi été réorientées pour soutenir le revenu agricole, tout en limitant l’impact pour le portefeuille des consommateurs.
Le scénario suppose donc également un changement profond des politiques publiques. Les taxes sur la consommation seraient notamment modulées en fonction du bilan carbone et des impacts environnementaux des produits afin de favoriser les productions agroécologiques et d’accompagner financièrement les exploitations dans leur transition.
Intensification technologique ou agroécologie ? Finalement, les deux
Pour décarboner l’agriculture, Magali Reghezza-Zitt rappelle que deux grands modèles pouvaient être envisagés. Le premier consistait à produire davantage sur des surfaces plus réduites, grâce à la technologie, afin de limiter l’emprise agricole et de réduire ou compenser les impacts environnementaux.
Le second reposait sur la généralisation de l’agroécologie, en mobilisant davantage les mécanismes naturels pour protéger les cultures et les animaux, préserver l’eau et maintenir la fertilité des sols. En 2055, aucun de ces deux modèles ne se serait finalement imposé seul. Selon les productions, les territoires et les pays, ils se seraient combinés.
Cette vision est intéressante parce qu’elle écarte l’idée d’un modèle agricole unique. L’agriculture du futur resterait plurielle, à condition que chaque système participe à la réduction de son empreinte environnementale.
Agriculture de conservation, biocontrôle… une multitude de pratiques
Cette diversité se retrouve directement dans les champs. En 2055, chaque agriculteur pourrait choisir parmi une large palette de systèmes adaptés à son exploitation. L’agriculture de conservation des sols reposerait notamment sur l’absence de labour, des rotations longues et le maintien d’une couverture végétale permanente. Les techniques culturales simplifiées resteraient également utilisées pour réduire le travail du sol sans nécessairement le supprimer. Autre levier : le biocontrôle. Il permettrait de réduire fortement les intrants en s’appuyant sur les interactions naturelles entre différentes espèces.
Coccinelles, nématodes, bactéries, virus ou champignons pourraient ainsi être utilisés pour lutter contre certains ravageurs. Des substances d’origine minérale, animale ou végétale remplaceraient également une partie des produits de synthèse.
La très grande majorité des agriculteurs exploitent les ressources et les services offerts par les écosystèmes pour cultiver.
Bois, herbe ou déjections animales seraient parallèlement recyclés pour récupérer leurs éléments nutritifs et fertiliser les sols. L’exploitation agricole fonctionnerait ainsi davantage comme un écosystème cherchant à limiter les pertes et les intrants extérieurs.
Accompagner financièrement les agriculteurs dans la transition
Changer de système demande du temps. Et surtout de pouvoir absorber plusieurs années potentiellement difficiles économiquement. Dans le monde imaginé par l’autrice, un statut d’« entreprise agricole innovante » aurait donc été créé. Celui-ci permettrait notamment aux exploitants engagés dans une transformation importante de leur ferme d’être temporairement exonérés d’impôt sur les sociétés, le temps de retrouver une activité bénéficiaire.
Des fonds mutualisés se seraient également développés à travers l’Europe afin de compenser certaines pertes de rendement provoquées par la diminution du recours aux produits chimiques ou par les conséquences du changement climatique.

La transition agricole décrite dans Bienvenue en 2055 n’est donc pas uniquement technique. Elle repose aussi largement sur de nouveaux dispositifs économiques permettant aux agriculteurs de prendre le risque de changer leurs pratiques.
La technologie toujours là, mais avec une autre finalité
Robots, capteurs et outils d’aide à la décision n’ont pas disparu en 2055. Bien au contraire. Mais Magali Reghezza-Zitt imagine un changement dans leur finalité. La technologie ne servirait plus seulement à optimiser les systèmes agricoles existants : elle accompagnerait leur transformation.

Les capteurs permettant de surveiller les sols, l’humidité ou les cultures, déjà présents depuis plusieurs décennies, se seraient perfectionnés. Les outils d’aide à la décision permettraient d’intervenir plus précisément au bon moment, tandis que les robots continueraient de supprimer certains travaux pénibles, notamment pour le désherbage.
La sélection variétale et la recherche auraient également permis de développer davantage de plantes résistantes aux maladies, aux sécheresses et aux autres aléas climatiques.
Le progrès ne sert plus à optimiser l’existant, il accompagne la bifurcation des systèmes de production agroalimentaire.
Une nuance importante : dans ce scénario, technologie et agroécologie ne sont pas opposées. Elles avancent ensemble.
Plus d’agriculteurs… et des agriculteurs qui vivent mieux
C’est sans doute l’une des projections les plus optimistes du livre. En 2055, les agriculteurs seraient plus nombreux et gagneraient correctement leur vie. De nouvelles formes d’entrepreneuriat auraient permis de répartir davantage les astreintes et d’offrir des périodes de repos plus régulières. Des mécanismes de régulation du foncier limiteraient parallèlement la spéculation et permettraient aux exploitants de conserver la maîtrise des terres qu’ils travaillent.
Les fermes seraient également devenues beaucoup plus autonomes. Elles produiraient une partie de leur énergie décarbonée, géreraient davantage leur eau et valoriseraient elles-mêmes une grande partie de leurs déchets. Le matériel agricole serait, lui, plus largement mutualisé.

Le matériel agricole est mutualisé et les paysans continuent d’innover en permanence, comme ils l’ont toujours fait.
Au-delà du climat, c’est donc un véritable changement de modèle économique et social agricole qui est imaginé. Une agriculture moins dépendante, plus collective et dans laquelle le progrès environnemental serait accompagné d’une amélioration des conditions de travail.
L’avis de la rédaction
Le futur présenté par Magali Reghezza-Zitt peut sembler un peu idéalisé par moments, notamment sur le plan politique et sur la capacité collective à engager autant de transformations en seulement trente ans. Mais c’est aussi tout l’intérêt de l’exercice. Bienvenue en 2055 ne cherche pas uniquement à prédire notre avenir. Le livre inventorie surtout les changements qui auraient dû être engagés entre 2025 et 2055 pour parvenir à une société neutre en carbone. Autrement dit, il décrit en creux une partie de ce qu’il faudrait entreprendre dès aujourd’hui.
Et l’agriculture y occupe une place importante : agroécologie, élevage herbager, adaptation climatique, technologie, foncier, revenu, mutualisation, politiques publiques ou renouvellement des générations sont abordés comme les différentes composantes d’une même transformation. Un exercice innovant et décalé qui, pour une fois, propose une vision plus optimiste sinon parfois idéalisée de notre futur, pour mieux nous interroger sur les moyens de le préserver.


